Ian Hugo

La Soupe Des Chiens
La crotte était d’une forme exquise: croissante, avec des moulures bien sculptées et un spiral insouciant auç couleur châtaigne foncé. Mais elle était située sur le chemin de la maison de Bob Simpson et Bob se fâchait.

Cecil Roads étai sorti se promener avec son chien Rover comme d’habitude, vers 10 heures, quand son voisin Bob Simpson lui avait appeler témoigner la présence de cette oeuvre d’art. Connaissant les habitudes de Cecil, Bob se tenait en ambuscade.

« Qu’est-ce que c’est que ça alors, » demanda Bob, « et qu’est-ce que cela fait sur mon chemin? »

La crotte, toute exquise comme elle était, n’avait pas que faire sur le chemin impeccablement nettoyé de Bob Simpson. L’art, surtout l’art moderne, provoque souvent de grandes différences d’opinion mais la crotte était sans aucune doute mal exposée là ou elle était sur le chemin de Bob; Cecil lui-même pouvait apprécier cela.

Se penchant pour examiner la crotte de près, Cecil prononça « Ça me paraît être une crotte, » tout en reconnaissant le ton bouffon de sa réponse quand il disait ces mots; il aurait dû penser à quelque chose de mieux pour apaiser la colère de son voisin.

« Je crois qu’on a dû la laisser tomber là, » ajouta-t-il faiblement.

« On a dû la laisser tomber! On a dû la laisser tomber! » s’ecria Bob, « Votre chien la placer là  et je ne le supporterai pas».

Le supporter ou non, vous l’avez, pensa Cecil, et possession vaut titre. « Comment savez-vous que c’est Rover qui l’a fait » répondit-il se défendant courageusement, « je parie que vous ne l’avez pas vu le faire. Cecil était sur de cela, sinon les paras auraient déjà été appelés et entoureraient sa maison.

« N’ai pas vu le faire! N’ai pas vu le faire! Je n’ai pas besoin de le voir faire cela. Le vôtre est le seul chien par ici. »

Rover avait l’air de s’accuser coupable mais il avait toujours cet air quand les gens autour se fâchait et s’écriaient; c’était une créature qui aimait le calme et la paix, comme son maître.

« Il y a des chiens égarés, même des renards parfois » dit Cecil, se defendant toujours.

« Des renards! » s’enragea Bob, de plus en plus en colère, « celle-là n’est pas une crotte de renard, c’est une crotte de chien, une crotte de votre chien. »

« Comment le savez-vous, » répondit Cecil, se sentant maintenant encore plus vulnérable devant la véhémence de Bob. « Je parie que vous ne sauriez pas la différence entre une crotte de chien et une crotte de renard. »

« Ne sauriez pas! » s’ecria Bob, « On verra qui le saurait. J’ai téléphoné a la mairie. C’est un délit, laisser chier votre chien sur le chemin d’un autre, une amende de 50 euros. On verra qui sait quand le représentant de la mairie arrivera. »

Savoir est une chose curieuse, réfléchit Cecil, son regard tombant sur la crotte maudite. On disait qu’il était important de savoir ce que l’on ne savait pas et, à vrai dire, il ne savait pas si c’était une crotte de Rover ou non. Alors, est-ce à dire qu’il était important de savoir si c’était une crotte de Rover ou non? Mais comment pourrait-il savoir ce qu’il ne savait pas? C’était idiot. Comme quand on disait qu’il ne fallait pas croire ce que l’on disait. Qu’est-ce que cela signifiait? Est-ce que cela signifiait qu’il n’était pas important après tout de savoir ce que l’on ne savait pas?

Rover se déplaçait furtivement derrière Cecil et Bob, toujours un peu inquiet à cause de la dispute mais ayant décidé que rien de plus grave allait arriver pour le moment. Il renifla expérimentalement la crotte qu’il avait posé la veille, quand il était sorti tard dans le soir comme d’habitude guetter les hérissons. La crotte avait mûri sous le soleil du matin, ajoutant une croute mince qui confirmait sa forme dedans une extérieur plus dur, croustillante.

La rêverie de Cecil fut interrompu par un cri de Bob provoqué par l’arrivée d’une fourgonnette de la mairie qui s’arrêta au bord de la route juste devant l’entrée du chemin de Bob.

« Voici le représentant de la mairie », cria Bob triomphant, un cri assez grand pour que tous les voisins puissent l’entendre. « Maintenant on va voir ce qui est et ce qui n’est pas. » Avec ça il prit de grands pas agressifs vers la fourgonnette.

Cecil traina tristement quelques pas derrière Bob, ne pouvant pas cependant s’empêcher de réfléchir aux possibilités philosophiques de ce qui est et de ce qui n’est pas. Si Wittgenstein avait eu raison, la clef serait ce qui désignait « ce », mais lequel des « ce »? Ou êtes-vous Wittgenstein maintenant que j’ai besoin de vous, se murmura Bob? Pourtant il doutait que même Wittgenstein lui-même puisse l’aider contre un voisin en colère et les règlements de la mairie.

Voyant s’éloigner Cecil et Bob, Rover jeta encore un regard sur son chef d’oeuvre. Il était vraiment alléchant et Rover savait qu’il ne devrait pas le faire mais personne ne le regardait. Il se précipita sur la crotte, la saisit et d’un coup elle avait disparue.

Bob criait déjà au représentant de la mairie quand il ouvrit la portière et avant qu’il eut le temps de descendre. « Je veux que fassiez vote devoir et que verbalisiez cet homme », cria Bob, indiquant de la main Cecil qui était derrière lui. Sûr de ces droits et avec le justice de la mairie à portée, il se permit un langage exagéré. «  Il a depouillé mon chemin; venez témoigner ce qu’il a fait. » Prenant le représentant de la mairie par le bras et poussant Bob de coté, il enjamba vers son chemin.

Cecil traina dans leur pas, attendant sombrement un cri de triomphe de Bob quand il indiquerait l’évidence incriminant et se demandant comment il pourrait défendre Rover et lui-même. Mais Bob et le représentant de la mairie étaient tous les deux silencieux quand Cecil les aborda, Bob ahuri, sa bouche ouverte comme s’il avait eu un saisissement. Il n’y avait aucune trace de la crotte ni rien à indiquer qu’elle avait jamais été là.

Bob se tourne vers Cecil. « Qu’est-ce que vous en avez fait? Dites-le, qu’est-ce que vous en avez fait? Ou l’avez-vous cachée? . Elle était la jusqu’à j’ai tourné le dos. Vous avez pris l’occasion de cacher l’évidence, n’est-ce pas? Rover lui aussi était disparu, décidant que le recommencement des cris suggérait que la prudence vaudrait mieux que le défi. Le représentant de la mairie regarda le chemin là ou Bob indiquait de la main, puis regarda le ciel, roula les yeux et avec résignation retraça ses pas avec vers sa fourgonnette.

Cecil quitta Bob, qui marmonnait à lui-même, et alla à la recherche de Rover. « Jusqu’à ce que j’ai tourné le dos……. » méditait-il. Peut-être après tout ce n’était pas Wittgenstein masis les existentialistes qui avaient eu raison. Est-ce que la crotte existait toujours, pourrait-on dire, depuis que Bob (et Cecil) avait tourné le dos et ne pourrait plus le voir? Cecil avait maintenant le dos tourné vers la fourgonnette de la mairie et ne pouvait plus la voir; donc est-ce que cela existait toujours? Le bruit du moteur de la fourgonnette quand le représentant de la mairie partit indiquait un petit problème avec ce chemin de raisonnement.

Quand même on pourrait y méditer. Cecil pensa que cela lui ferait plaisir quand il recommencerait sa promenade avec Rover. La philosophie pourrait toujours découvrir les secrets de la vie, l’univers et tout mais c’était là une affaire des hommes et il ne fallait pas la mêler aux affaires des chiens, résuma Cecil. Ce que pensa Rover fut l’affaire de personne.

Sensibilité et conscience
«  Bien le bonjour »lançait chaleureusement la femme à chacun, tout en se dirigeant vers Cécil. « Je suis Cécilia, votre tuteur, et vous êtes … ? » Elle était enroulée dans ce que Cécil aurait qualifié de drap bariolé, une sorte de sous-espèce new-age de sari, au bas duquel des orteils nus tentaient un regard furtif à travers des sandales ouvertes. Ils rappelaient à Cécil les yeux d’un bernard-l’ermite !

« Je m’appelle Cécil, Cécil Road »répondit-il, songeant malicieusement à James Bond.
Il était entré nonchalamment dans la salle de classe et, voyant les autres debout ou assis par groupes, il les avait salués aimablement et s’était trouvé un siège isolé.
L’école avait signalé qu’un cours d’ « Introduction aux méthodes de psychologie sociale et de la
communication »lui serait utile dans le cadre de son rôle d’assistant d’éducation, s’il en avait envie, bien sûr. Un de ces cours de sensibilisation était donné à l’université locale, les mercredis soirs, jour où il n’avait normalement rien de spécial à faire. Pourquoi pas ? avait-il pensé.

« Bienvenue Cécil »gazouilla Cécilia. « J’étais en train d’expliquer à tous de simplement bavarder et de faire connaissance les uns avec les autres, jusqu’à ce que tout le monde soit arrivé et que nous puissions commencer. Pourquoi ne démarreriez-vous pas en vous présentant à Daphné, là-bas ? »

« Daphné-là-bas » n’était pas dans un des groupes qui faisaient la causette. On aurait dit une sombre et gigantesque carcasse, tapie de façon inquiétante dans un coin de la salle, toute seule. Manifestement, soit elle n’avait pas encore capté la directive de faire connaissance, soit elle n’avait pas l’intention de s’y plier. Un défi, idéal pour un début, pensa Cécil, et son humeur affable l’entraina à traverser la salle pour l’affronter.
C’était par une douce soirée d’octobre et il avait passé la journée à trainer au soleil dans son jardin. Il avait dîné tôt et léger et s’était senti détendu et joyeux. Le cours pourrait s’avérer être, finalement, une bonne idée !

« Salut, je suis Cécil »se présenta-t-il aimablement, « Qu’est-ce qui vous amène à ce cours ? »
« Et vous ? »se déroba Daphné sur la défensive. »
« Oh,je commence une tâche d’assistant d’éducation et l’école a pensé que ça ne pourrait pas me faire de mal que de suivre un cours comme celui-ci. »
« Pourquoi ? »interrogea Daphné, sur un ton plutôt agressif.
« Oh, je ne sais pas vraiment. »répondit Cécil, encore sous l’agréable sensation de la douceur automnale. Je crois qu’ils pensent que cela pourrait aider à la compréhension des gamins … quelque chose comme ça. Les jeunes sont une espèce d’animaux si étrange ces temps-ci … Non ? »

Cette dernière remarque était une tentative, plus ou moins volontaire, pour que Daphné se livre un peu, compte tenu de la relative similitude de leurs âges (Cécil lui donnait une petite cinquantaine ), comparé à celui des enfants. Cette tactique d’ouverture lui semblait offrir des perspectives intéressantes !
« Des animaux ? C’est ce que vous pensez des enfants ? »rétorqua Daphné « Pas étonnant que l’école sente que vous avez besoin d’un cours ! »

Heureusement, le point de blocage de cette conversation et ses retombées furent annulés par l’arrivée de deux participants motivés,bien résolus à terminer leur tournée. Ils avaient gardé Daphné
comme ultime devoir et, voyant quelqu’un d’autre assez courageux pour la prendre en charge, avaient décidé de profiter de l’occasion pour venir en renfort. Chris se lança avec un « Salut ! Je suis Chris. Est-ce que l’un de vous deux a lu Rogers ? Personnellement, j’ai une préférence pour Berne. »,pendant que Judy,sa co-équipière, acquiesçait de la tête avec enthousiasme à ses côtés. Daphné avait l’air absent, cherchant vraisemblablement comment ne pas répondre à la question. Alléluia ! Une relève inespérée pour Mafeking ! pensa Cécil.

Pas secoué mais un peu ébranlé (du Bond encore, mais quelque peu trahi, sourit-il intérieurement ), Cécil s’éloigna et déambula parmi les groupes de paroles et,petit à petit, retrouva sa sérénité antérieure. Les participants semblaient, dans l’ensemble, assez sensés. Il y avait là trois jeunes infirmières libérales, cherchant à se faire bien voir pour décrocher leur validation, un certain nombre de personnes d’âge mûr, de gens plus âgés, présents pour d’obscures raisons ou par besoin d’aide, comme lui, Tom, cloué sur un fauteuil roulant,qui voyait dans l’aide psychologique une opportunité d’emploi, l’hyper-intello Chris, Judy, sa groupie et  Daphné-la-forteresse . L’essentiel des conversations tournait autour de la question de savoir comment évoluerait le cours.

Cécilia, semblait-il, était sur le point d’éclairer leur lanterne. Elle réclama l’attention de la classe et demanda que tout le monde prenne une place dans le cercle de chaises. « Bien ! » Elle leur souriait chaleureusement. « Maintenant que vous avez eu l’occasion de faire un peu connaissance les uns avec les autres, vous allez vous lever puis vous tenir par la main, en cercle. Je fais cela au début de chaque cours, ainsi nous pouvons tous nous connecter. » Un léger froncement de sourcils plissa le front de Cécil. Il espérait qu’elle n’allait pas abuser de ces changements entre la position assise et la position verticale. L’aérobic ne l’avait jamais séduit et « se connecter » lui paraissait établir … comme un réseau inquiétant. Cependant, comme il se reliait dûment à elle,la main de Cécilia lui donna une rapide et rassurante pression.

« Parfait », continua-t-elle, « Je voudrais maintenant que nous disions tous quelque chose de personnel à la classe. Je vais commencer. Je me sens si excitée que je m’enflamme par avance au début de chaque nouvelle session !Maintenant, à vous Cécil, puis nous ferons le tour du cercle dans le sens des aiguilles d’une montre. »

Cécil se trouva un peu pris au dépourvu. « Je suis retraité. » dit-il.
Cécilia lui sourit, son visage dégoulinant d’une chaleureuse compréhension. « Oui, Cécil, c’est bien. Peut-être pourriez-vous nous dire quelques mots sur ce que vous ressentez ? »
« D’accord ! », répondit-il « C’est un tantinet stupide que de se tenir la main pour faire la ronde à mon âge, je suppose…mais… O.K. Allons-nous danser la capucine ? » ajouta-t-il, légèrement malicieux
La chaleureuse compréhension de Cécilia se teinta d’une certaine crispation mais les ricanements du reste du groupe semblèrent la convaincre que cette sortie était perçue comme une plaisanterie facile et,curieuse de la suite, elle passa au suivant; La plupart donnèrent les raisons de leur présence ou dirent qu’ils se demandaient comment le cours pourrait leur être bénéfique. Chris se questionna à haute voix : le cours était-il basé sur Rogers ou sur Berne ? ( Cécilia ne s’engagea pas à ce propos mais hocha la tête en signe d’acquiescement. ), et, pour finir, ce fut le tour de Daphné-la-forteresse, connectée à Cécilia sur la droite.

L’attente de la classe était presque tangible. A l’étonnement de tous, la forteresse s’effrita et s’écroula sous leurs yeux. « Mon mari m’a quittée, »gémit Daphné « Il est juste parti se promener …et je ne sais pas quoi faire ! » Elle s’affala sur les genoux, s’agrippant toujours à la main droite de Cécilia,comme une suppliante devant son sauveur. Cécil sentit l’autre main de Cécilia se raidir dans la sienne, comme les mâchoires d’un étau. Il n’avait pas besoin de se demander ce qu’elle ressentait ! Mais elle s’en sortit avec une grande maîtrise. Se détachant de Cécil, elle étreignit Daphné autant que son plus petit gabarit le permettait et murmura, apaisante  « Allez, allez », puis leva les yeux sur le groupe frappé de consternation. A ce stade, la chaude compréhension empreinte sur son visage semblait nettement fragilisée mais sa voix restait calme.

« J’aimerais que chacun se tourne vers la personne à sa gauche et que vous la regardiez simplement dans les yeux. » ordonna-t-elle posément. « Ne dites rien, regardez, c’est tout et faites-le pendant quelques minutes. » Cela dit, elle commença, moitié en la tirant, moitié en l’amadouant, à traîner, vers un coin éloigné de la salle, le tas de graisse qu’était devenue Daphné-la-forteresse.

Chapeau ! Beau sang-froid dans ces circonstances !pensa Cecil alors qu’il se tournait pour faire face à une Judy au sourire déterminé. Du coin de l’œil, il aperçut le partenaire de Tom, tressautant de bas en haut comme un bouchon sur l’eau avant de se décider, finalement, à s’accroupir pour le regarder dans les yeux; Après tout juste trente secondes à fixer Judy, Cécil commença à sentir monter en lui une irrésistible envie de rire. Judy avait ajouté à son sourire figé un implorant regard interrogateur qui semblait demander une réaction de sa part. Il réprima son éclat de rire derrière une quinte de toux et se dit qu’il tenterait bien diverses mimiques faciales : un rapide rictus fut suivi d’un froncement de sourcils puis d’un plissement des lèvres. Judy sembla indifférente à ses changements d’expression. Elle avait toujours l’œil fixe et Cécil sentit son propre regard devenir de plus en plus torve. Soit elle avait déjà pratiqué cet exercice, soit elle avait un répertoire limité d’expressions … qui faisait, chacune, l’objet d’un compte-rendu à la pause.

Heureusement, à ce moment là, Cécilia avait réussi à réédifier Daphné,sinon dans sa forme initiale de forteresse, du moins en une muraille provisoirement viable. Elles rejoignirent le groupe et Cécilia dit à tout le monde de s’asseoir en cercle à nouveau mais, cette fois ,avec une variation. Les chaises, déclara-t-elle, avec un retour en force de son affable sourire, maintiennent une distance entre les gens. D’un geste triomphal de la main, elle souleva un drap qui se trouvait le long d’un mur et révéla une pile de grands coussins. « Nous allons tous nous asseoir sur ces coussins. » proclama-t-elle gaiement. « Venez tous et prenez en un. »

Cécil s’extirpa de sa chaise et marcha vers la pile de coussins. Comme il se penchait pour ramasser le plus proche, il réalisa que cette bouffonnade de cours de psychologie allait esquinter son dos. Il s’assit avec précaution, étala ses jambes devant lui et s’appuya sur les mains pour se protéger de la dureté du sol. Il remarqua qu’il n’était pas le seul à éprouver quelques difficultés. Tom,perplexe, se contentait de regarder, jusqu’à ce que Cécilia, constatant, enfin, son embarras,lui fasse signe de ne pas se tracasser. Cécil poussa un soupir de soulagement à la pensée qu’ils n’auraient pas à détrôner Tom pour le mettre sur un coussin.

« Maintenant, nous pouvons bien mieux nous détendre tous ensemble, » roucoula Cécilia, imperturbable, « Vous avez chacun choisi un coussin, alors, je voudrais maintenant que nous ressentions ce que notre coussin éprouve à notre égard. Cécil, vous commencez ! »

Encore moi en premier !pensa Cécil,elle me prend pour un demeuré ! « C’était le plus proche » dit-il sèchement. « Peut-être pense-t-il que je suis paresseux. »

Le sourire revigoré de Cécilia se durcit légèrement mais elle passa à Chris. Celui-ci sentait que le motif tarabiscoté sur son coussin reflétait la complexité de la démarche psychiatrique de Berne, qui exigeait d’être un quasi-génie pour être comprise. Le sourire de Cécilia se détendit avec prudence. Judy nota, avec un étonnement affecté, que son coussin était le même que celui de Chris. Daphné, quand vint son tour, se contenta de sangloter désespérément et fut rapidement ignorée. Tom semblait un peu dépassé et suggéra que la question pourrait être posée à la personne à qui il avait demandé de lui en procurer un. En dépit des efforts de quelques fantaisistes au sein du groupe, l’exercice pouvait difficilement être considéré comme un grand succès, pensa Cécil sombrement.

Mais Cécilia avait de l’ingéniosité à revendre. Légèrement mais insidieusement, une tonalité acérée dans la voix, elle dit « C’est notre première séance et je crois que nous pensons tous qu’elle a été un peu étrange. Nous arrivons à la fin de ce qui, j’en suis sûre, a été pour vous une journée éprouvante. .Nous allons donc nous détendre en nous exprimant librement. »

Cécil sentit l’appréhension monter en lui.
« D’abord, je voudrais que vous vous leviez tous, » continua-t-elle.
Cécil grimaça lorsqu’il se hissa péniblement sur ses pieds.
« Maintenant, je désirerais que nous imaginions tous que nous sommes des jonquilles, ondulant sous le vent. »
Cécil en resta pétrifié.

Alors qu’il fixait, éberlué,Cécilia qui se balançait avec légèreté d’un pied sur l’autre, les bras en l’air, il fut vaguement conscient de Chris, réalisant, en solo, une sorte de farandole avinée, de Judy,apparemment prise dans un coup de vent de force 9 et de Daphné,s’affaissant sur le sol, comme naufragée dans la tempête de Judy. Le fauteuil roulant de Tom commençait à s’incliner de façon inquiétante vers l’arrière alors qu’il agitait avec ardeur ses bras au-dessus de sa tête.

« C’est tout pour cette semaine. » cria Cécilia, en transe,caracolant encore joyeusement dans le vent et qui, à l’épouvante d’un Cécil paralysé d’horreur, commençait à dénouer le drap qu’elle portait. « Le thème de la séance d’aujourd’hui a été la sensibilité et la prise de conscience, de nous-même et des autres. Réjouissons-nous tous, à l’avance, de pouvoir utiliser nos nouvelles capacités la semaine prochaine. »

Cécil tituba à travers la pièce, raide comme un bout de bois, évitant de justesse de se prendre les pieds dans Daphné, totalement prostrée sur le sol et qui semblait résolue à s’y ensevelir. La sensibilité et la conscience de son dos s’étaient assurément accrues … mais peut-être que la psychologie sociale et comportementale ( !! ) ne lui convenait pas après tout, pensa-t-il alors qu’il entamait péniblement le retour vers sa maison. Sur le chemin, il commença à envisager, avec une terreur grandissante, l’effet ravageur qu’aurait n’importe lequel de ces exercices sur la classe de
2ndC… Jane, la star du filage de morve, qui se pavanerait en se prenant pour une jonquille ? Non ! Il ne pourrait pas voir çà !

Texte original: I.Hugo
Traduction: C.Cellier

Rogers Carl (1902-1987) Psychologue américain fondateur de l’A.C.P.(Approche Centrée sur la Personne). Écoute empathique, authenticité et non-jugement.

Berne Eric (1910-1970).Psychiatre canadien fondateur de l’Analyse Transactionnelle. « Ce qui se
joue ici et maintenant » dans les relations entre deux personnes et dans les groupes.

Mafeking Site d’une bataille en Afrique

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